Écouter battre le cœur d’un géant

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Écouter battre le cœur d’un géant

Pour m’imprégner de la réalité d’un endroit, j’ai besoin d’en expérimenter les subtilités. Ayant vécu un an sur un atoll reculé du Pacifique, j’ai été témoin de la montée du niveau de l’océan et de ses conséquences. Et pourtant il restait difficile pour moi d’imaginer ce qui peut en être la cause aux antipodes de la planète. Ainsi, j’ai souhaité connaître ces gigantesques glaciers qui se retirent, au travers d’une aventure, ma manière à moi de côtoyer les grands espaces. Bien que j’entendais leur histoire de la bouche même de mon compagnon, je ne m’attendais pas à ce que ressentir leur réalité avec mes propres sens rende leur complainte si audible.

Vincent et moi nous intéressons au prestigieux parc national de Wrangell St Elias en Alaska. Nous envisageons de traverser le glacier de Miles à ski en tirant des traîneaux puis de descendre la rivière de Copper en raft, poursuivant ainsi le fil de l’eau. Vincent a parcouru ce glacier l’année passée lors de la traversée intégrale de la calotte glacière. 19 jours et 435 kilomètres, soit l’un des plus grand réservoir d’eau douce de la Terre. Une ressource qui s’épuise à vue d’œil et dont le sort est directement imputable à l’activité humaine. Une combinaison de facteurs dont le réchauffement climatique et les dépôts de suie mettent en péril les glaciers comme celui-ci. Mais à quoi ressemble le péril d’un géant à l’échelle d’un seul homme ?

Comme pour toute expédition en autonomie, le succès et le plaisir dépendent d’une préparation minutieuse et d’une attention particulière aux petits détails, j’entends par là n’emmener que le strict minimum d’équipement scrupuleusement sélectionné. Ainsi, nous avons monté la tente dans le jardin en essayant de l’épargner des battements de queue de notre Bouvier Bernois surexcité, gonflé des matelas malodorants en se cachant de la bestiole et craqué une allumette dans la chaleur écrasante de l’été pour tester le réchaud au fuel (dans ce cas-là il a été plutôt aisé de garder le chien à l’écart). Cela ne nous a pas empêché de passer des heures dans les centres commerciaux d’Anchorage, à chercher le tendeur parfait ou la corde de polypropylène la plus solide pour arrimer les traîneaux.

L’aventure débute lorsque j’aperçois l’avion de Paul Claus sur l’aérodrome de Mc Carthy. Jusqu’alors, rien de tout cela ne me paraissait possible. L’Alaska est déjà tellement sauvage que seule une interaction physique la rendra réelle. Pendant que nous chargeons l’avion de brousse, les mots sortent de ma bouche avec maladresse, signe de la tension mêlée à l’excitation auxquelles je suis sujette. Casque, ceinture, nous sommes parés au décollage. Quelques minutes plus tard, des sommets enneigés nous entourent déjà. À plusieurs reprises nous en sommes si proches qu’il me semble que les façades bleu glace sont à portée de main. Alors que nous suivons un couloir de glace, je comprends que c’est ici ! La glace se ride en un camaïeu de gris et de bleu. Paul veut savoir si Vincent a repéré une ligne de traversée. Vincent hoche la tête et lève son pouce. Nous atterrissons sur un champ de neige immaculée. Je me recule pour photographier la scène avant que Paul ne redécolle. Je me sens comme l’héroïne d’un vieux film américain lorsqu’elle se fait déposer dans les grands espaces avec une musique mielleuse en fond sonore. L’avion volera ensuite au-dessus d’elle pour la saluer et disparaître derrière les montagnes, la laissant à un silence absolu.

Sans être tout à fait la tempête, le temps est suffisamment mauvais pour prétendre nécessaire de rester dans la tente, nous offrant le luxe d’une journée sabbatique, pour prendre nos repères dans cette nouvelle routine et ralentir notre rythme effréné de ces derniers jours. Je savoure ces moments précis où il est opportun de lever le pied. Leur rareté est ironique : ils sont si difficiles à dégager et pourtant si bénéfiques. Vivre au rythme de la nature est probablement la seule vraie motivation derrière mon style de vie. Soudainement, les choses les plus simples deviennent des petits plaisirs précieux : ordonner son matériel dans l’espace exiguë de la tente, se constituer un oreiller avec les éléments à portée de main, ou encore l’intimité réconfortante d’une tasse de thé fumant. Et quand vient le moment juste, sortir ma tête de la tente et échauffer mes jambes sur les skis dans une infinité de blanc.

Progresser sur ce terrain incertain n’est pas aisé. Le ski n’est pas mon truc, et encore moins lorsqu’il s’agit de tirer un traîneau double pesant 50 kg. Ma motivation vient du fait que j’espère que mon engagement physique en dehors de ma zone de confort me permettra de comprendre ce qui se passe dans les coulisses de ce géant de glace. De prime abord, ma respiration bruyante, la friction de mes carres sur la glace et le froissement de ma veste dominent le paysage sonore. Au fur et à mesure, mon attention s’en détache puis s’en affranchit, déchiffrant à distance des chutes de roches trouvant un écho sourd sur la paroi des montagnes alentours, des détonations claquantes déclenchées par d’énormes chutes de glace ou bien des craquements plus subtiles autour de nous. Mon mouvement se ralentit alors parfois jusqu’à s’arrêter, comme si ma propre peau se déchirait. À mon grand étonnement, le glacier est loin d’être immobile et à vrai dire, sa vivacité est désormais une évidence. Quand il commence à pleuvoir, je ne ressens pas uniquement l’inconfortable humidité, je vois aussi la neige fondre et la glace s’éroder en cercles excentriques autour de chaque goutte, juste sous mes skis. Quand le soleil brille, non seulement mes yeux se rident à la vue de ce paysage pur tout de blanc vêtu, mais aussi je découvre l’érosion autour de la plus petite particule de suie ou de cette algue rousse qui se développe partout. La perspective est grande sur comment petit à petit les grandes transformations prennent forme.

Imaginez une grosse houle soufflée par un vent démoniaque, les clapots s’affolent dans toutes les directions et les vagues d’écume se figent dans leur danse dévergondée. C’est l’image que me renvoie la partie basse du glacier. La glace a fini par céder aux extrémités de chaque vague, créant des crevasses semblant rejoindre le cœur du géant, comme si son cuir transpirait une sensation de peur et d’attirance mélangées. Je ne me pose plus la question de savoir si je m’amuse ou non, je me concentre sur notre progression, rester en sécurité, jouant à l‘équilibriste avec mon chargement, détestant mon équipement pesant autant que j’en ai besoin. Il fait froid et il est tard, je suis tombée abruptement sur la glace vive plusieurs fois déjà, Vincent reste à distance, l’expérience lui ayant appris qu’il ne vaut mieux pas croiser mon regard à cet instant. Décision est prise d’arrêter là pour aujourd’hui lorsqu’il trébuche à son tour sur une « vague » de glace plus pentue que les autres. Le camp est établi dans un chaos de glace, tellement proche de la fin à vue d’oiseau, et pourtant tellement loin à notre échelle. Dans ce royaume sans odeur, un fort parfum d’humus nous fait languir d’être si proches de notre but. Les moraines sont des quantités faramineuses de petits cailloux charriés par la glace au fil du temps et désormais laissés là sans structure une fois la glace fondue, témoignant par leur étendue d’une disparition colossale de glace.

Nous gonflons deux canoës en piégeant l’air dans un sac en tissu. Je me ravie que des astuces aussi simples fonctionnent avec si peu d’effort et autant d’efficacité. Le casse-tête consiste à ce que chaque équipement trouve sa place et soit sécuriser sur l’embarcation. Vincent est maître en la matière ; et pendant ce temps-là je cuisine – ou plus précisément je réhydrate une soupe de haricots noirs – pour nous donner de l’énergie avant de mettre nos radeaux à l’eau. Nous sirotons la dernière petite bouteille de vin rouge pour célébrer la transition. Une descente de la rivière de Copper nous attend, une voyage dans des eaux laiteuses parsemées de morceaux de glace plus ou moins intimidants et surplombant une autoroute de saumons Sockeye et King déterminés à perpétuer leur espèce.

La descente se fait les doigts dans le nez. La rivière met en scène sa vivacité et sa jovialité. Le spectacle est différent lorsque l’on passe devant les énormes moraines de part et d’autre de l’embouchure du glacier de Childs, témoin qu’il n’y a pas eu « calving » depuis des années. Nous sommes loin de l’histoire qu’on raconte ici le sourire aux lèvres, dans laquelle il y a quelques années, des surfeurs avaient surfé la vague formée lorsque la glace proéminente s’effondrait sur les eaux du lac. Le contraste entre la vie exubérante de la rivière et la disparition de la glace est alertant. Nul besoin de connaissances scientifiques à ce stade pour comprendre que quelque chose ne tourne pas rond. Notre aventure sur le glacier m’a permis de regarder et de penser la Nature à une plus grande échelle, qui est encore loin de sa réalité. L’océan, mon univers, est sur le pas de porte de ces glaciers. S’ils souffrent, l’océan souffre aussi. Ces géants de glaces sont constitués des plus minuscules molécules d’eau, et chaque goutte à son importance, peut importe qu’elle soit salée ou non.

Ecrit par Léa Brassy le 08/03/2018

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